Ancien Président du Comité des Compagnies d’Assurances du Mali (CCAM) qui est la faitière des Assureurs du Mali, Oumar N’doye a près d’une trentaine d’années d’expérience professionnelle dans l’industrie des Assurances dans ce pays situé en Afrique de l’Ouest.
Il est l’actuel Directeur Général de Takaful Mali Assurance Islamique (TMAI), la première compagnie exclusivement assurance islamique de la zone CIMA (Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances), une région qui regroupe 14 pays francophone d’Afrique de l’Ouest et centrale.
Dans cette interview accordée à Africa Ahead, M. N’DOYE décrypte la différence entre l’assurance islamique et l’assurance classique, les enjeux, les défis et les opportunités de développement de l’assurance islamique en Afrique, surtout dans la zone CIMA. Selon lui, malgré un faible engouement des investisseurs pour ce segment, l’assurance islamique a un bel avenir et pourrait contribuer à relever le niveau de développement de l’assurance dans les pays de la zone CIMA.
Quelle différence fondamentale y a-t-il entre assurance classique et l’assurance islamique?
La différence fondamentale entre l’assurance classique et l’assurance islamique est que le second est strictement conforme aux normes de la charia.
Les traits caractéristiques de l’assurance islamique sont les suivants :
- La séparation des fonds des assurés (participants) avec le fonds des actionnaires : les actionnaires ne peuvent en aucun puiser dans le fonds des assurés. Ils doivent se limiter aux commissions payées par les assurés appelées commissions « wakala » ;
- Le respect des normes de la charia dans le fonctionnement telles que l’interdiction de faire des Dépôts à Termes (DAT), les investissements dans les brasseries, les jeux de hasard ou l’industrie pornographique, etc…
De ce fait, l’assurance islamique présente les avantages suivants :
- Les assurés sont les véritables « assureurs » (véritables propriétaires de leurs fonds contrairement à l’assurance classique qui est la propriété des actionnaires) et la compagnie Takaful n’est qu’un mandataire pour gérer pour le compte de la mutualité d’assurés qui sont les mandants ;
- C’est un modèle coopératif visant à privilégier les assurés et non à enrichir les actionnaires : les excédents du fonds des participants reviennent à ces derniers sous forme de ristournes ou de réduction du coût de leurs assurances au renouvellement ;
- Les investissements effectués par l’opérateur Takaful sont de type éminemment « éthique » ;
- La célérité dans le règlement des sinistres est plus qu’ailleurs garantie grâce à la séparation des fonds des participants de ceux des actionnaires.
Comme son nom l’indique, l’assurance islamique est-elle réservée exclusivement aux musulmans ?
L’assurance islamique est ouverte aux personnes de toutes confessions religieuses sans aucune discrimination possible. Nous avons d’ailleurs à Takaful Mali Assurance Islamique (TMAI) des participants (assurés) qui sont des chrétiens, l’essentiel étant de ne pas remettre en cause les principes de l’assurance islamique que nous venons de décrire plus haut.
L’assurance classique comporte deux branches, à savoir l’assurance vie et l’assurance IARD (Incendie, Accidents, Risques-Divers). En est-il de même au niveau de l’assurance islamique ?
Dans l’assurance classique, le principe de spécialisation est consacré à savoir qu’une même compagnie ne peut pas pratiquer à la fois la branche vie et la branche non-vie (IARD). En ce qui concerne l’assurance islamique, la règlementation permet ce mélange (Branches Takaful Général et Branches Takaful famille), à condition d’en faire la demande au moment de la constitution du dossier d’agrément.
Quels sont les principaux produits assuranciels qu’offre l’assurance islamique ? Et qu’est-ce les distingue des produits assuranciels classiques ?
Les offres de produits en assurance islamique sont pratiquement identiques à celles de l’assurance classique. Nous ne notons pas de différences à ce niveau du moins en ce qui concerne la règlementation en zone CIMA, à savoir que les produits d’assurances non-vie de l’assurance classique sont le pendant des branches takaful général et les produits d’assurance vie de l’assurance classique correspondent aux branches takaful famille de l’assurance islamique.
Quelle appréciation faites-vous du développement de l’assurance islamique au Mali et dans la zone CIMA en général ?
Malgré le fait que l’Afrique soit le berceau de l’assurance Islamique du fait que la première compagnie d’assurance Takaful ait vu le jour au Soudans en 1979, c’est beaucoup plus les pays du moyen-orient et la Malaisie qui sont à l’origine de l’émergence de ce type d’assurance.
En zone CIMA, la compagnie que je dirige actuellement est malheureusement la seule qui soit entièrement dédiée à ce créneau même si des fenêtres Takaful existent dans certaines compagnies classiques du Sénégal et de la Côte d’Ivoire.
Malgré le taux de pénétration particulièrement bas, nous pensons qu’un fort potentiel existe et que les années à venir nous édifieront davantage sur les opportunités qu’offrent ce modèle d’assurance qui répond véritablement aux besoins de solidarité et d’entraide de nos populations.
Y a-t-il donc un véritable marché potentiel pour l’assurance islamique au Mali et dans la zone CIMA en général ?
Comme nous venons de la préciser l’assurance islamique répond aux besoins de solidarité de nos populations et nul doute qu’il existe un marché potentiel pour permettre le développement de ce modèle d’assurance. Dans un pays comme le Mali dont la population est majoritairement musulmane, il est clair à nos yeux l’assurance islamique aura de beaux jours devant elle.
Pourquoi malgré ce potentiel, il y a peu d’investissements dans l’assurance islamique, au regard du très faible nombre de compagnies d’assurance islamique dans la zone CIMA ?
La rareté des investisseurs dans le domaine de l’assurance islamique malgré l’existence d’un marché potentiel traduit le fait que l’assurance d’une manière générale est un secteur méconnu. Cela est également vrai pour l’assurance classique qui peine à attirer des investisseurs malgré un taux de pénétration faible et un potentiel de développement incontestable comme les chiffres et résultats le démontrent à suffisance dans nos différents pays. Les investisseurs sont peu familiers de ce domaine que d’aucuns jugent assez complexe dans son mode de fonctionnement.
Par ailleurs le retour sur investissement prend généralement du temps car il s’agit d’une véritable industrie avec des charges assez élevées au démarrage qui ne peuvent être amorties et rentabilisées qu’après plusieurs exercices sans distribution de dividendes. Cependant, il s’agit véritablement d’un projet structurant qui impacte positivement l’économie de nos pays et dans lequel la vision à long terme s’impose.
Vous dirigez la première compagnie exclusivement dédiée à l’assurance islamique dans la région CIMA, qui est Takaful Mali Assurance Islamique (TMAI). Quelle est votre offre assurancielle à la clientèle ?
Takaful Mali Assurance Islamique en abrégé « TMAI » a obtenu son agrément en date du 20 décembre 2021 en vue de souscrire dans les branches d’assurances ci-après : “Accidents”, “Maladie, Corps de Véhicules Terrestres”, “Marchandises Transportées”, “Incendie et éléments naturels”, “Autres dommages aux Biens”, “Responsabilité Civile Véhicule Terrestre Automoteurs”, “Responsabilité Civile Générale”. En comparaison avec l’assurance classique, on peut dire que notre société opère exclusivement dans le domaine des assurances non-vie également connu sous l’appellation IARD (Incendie, Accidents, Risques-Divers).
En Afrique, l’assurance classique est faiblement développée, du fait d’une faible culture assurancielle de la part des populations. Ne craignez-vous pas l’assurance islamique ne subisse le même sort ?
Le faible taux de pénétration de l’assurance ne doit pas être considéré comme une fatalité en Afrique. L’assurance islamique pourrait justement contribuer à relever le niveau de développement de l’assurance dans nos pays car il a été considéré à tort que l’assurance est incompatible avec la religion. Or, l’assurance islamique indique clairement que son modèle est véritablement compatible avec la religion.
Dans la zone CIMA, y a-t-il un cadre juridique qui règlemente le développement de l’assurance islamique ?
Depuis octobre 2019, l’autorité de régulation supranationale qu’est la CIMA a pris un règlement spécial à travers le livre IX du code des assurances qui prend en compte les particularités de l’assurance Takaful. Nul doute que ce cadre règlementaire favorisera l’essor de l’assurance islamique dans les prochaines années.
Selon cette règlementation CIMA, quelles sont les conditions pour créer une société d’assurance islamique ?
L’agrément pour opérer dans le domaine des assurances est délivré par le Ministre en Charge du Secteur des Assurances du pays d’implantation de la compagnie après avis conforme de la Commission Régionale de Contrôle des Assurances (CRCA) qui est l’organe de supervision de la CIMA.
Au préalable, une étude technique du dossier d’agréable est opérée au niveau local par les contrôleurs de la Direction Nationale des Assurances (DNA) et au niveau suprational par les Commissaires Contrôleurs de la CIMA dont le siège se trouve à Libreville au Gabon. En vue de l’obtention de l’agrément, l’autorité de contrôle prend essentiellement en compte les critères suivants :
- Les moyens techniques et financiers dont la mise en œuvre est proposée et leur adéquation au programme d’activité de l’entreprise ;
- L’honorabilité et la qualification des personnes chargées de la conduire;
- La répartition du capital si la société d’assurances est une SA ou les modalités de constitution du fonds d’établissement si la société à constituer est à forme mutuelle.
Il faut retenir qu’en comparaison avec l’assurance classique, le niveau de capital minimum requis pour créer une compagnie d’assurance islamique est de 3 milliards de Francs CFA au lieu de 5 Milliards de Francs CFA pour les opérations non-vie. Enfin le régulateur CIMA exige la constitution d’un Comité de Supervision Charaïque constitué d’au moins trois spécialistes de haut niveau en Finances Islamiques qui veillent scrupuleusement à la conformité des opérations avec les normes de la charia.
Selon vous, quel avenir pour l’assurance islamique au Mali et dans la zone CIMA ?
Au vu de l’importance de la population musulmane dans les pays d’Afrique de l’ouest, ainsi qu’au Cameroun, nous pensons que l’assurance islamique en zone CIMA dispose d’un potentiel de développement énorme, d’autant que le terrain est pratiquement inexploité à l’heure actuelle.
Quels sont les défis liés au développement de l’assurance islamique dans la région CIMA ?
Le principal défi auquel l’assurance islamique doit faire face est celui de la communication, car ce modèle est très méconnu du grand public. Cette communication doit-être étendue aux intermédiaires et plus particulièrement aux courtiers d’assurances qui aideront à mieux sensibiliser les populations dans nos différents pays. Je pense que ce travail est en train d’être fait actuellement au Mali où Takaful Mali Assurance Islamique (TMAI) s’emploie à organiser des séances de formation à l’intention des courtiers d’assurances de ce marché.
L’Association Professionnelle des Assureurs Conseils du Mali (AP-ACM) s’est récemment engagée à soutenir Takaful Mali Assurance Islamique (TMAI) afin que la première compagnie d’assurance islamique en zone CIMA qui a vu le jour au Mali puisse être un véritable succès et servir de modèle à d’autres pays de notre espace!


COMMENTS