L’assurance-vie mérite une plus grande visibilité dans la zone CIMA, déclare le DG de NSIA Assurances Togo

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L’assurance-vie mérite une plus grande visibilité dans la zone CIMA, déclare le DG de NSIA Assurances Togo

Avec plus de 25 ans d’expérience dans le secteur des assurances en Europe et en Afrique, Constant Yao Djeket, actuel Directeur général de NSIA Assurances Togo et auteur du livre : « L’essentiel de l’Assurance vie », est un acteur de premier plan du monde assurantiel dans la zone CIMA.

Dans cette interview, il revient sur le rôle de l’assurance comme outil d’épargne, d’inclusion financière, de mobilisation des ressources humaines en entreprises, de financement des économies africaines. Il y dégage également des pistes de solutions devant permettre à l’assurance-vie de connaître un meilleur décollage et de jouer pleinement son rôle stratégique.

Quel regard portez-vous sur l’assurance-vie au Togo, voire dans la zone CIMA ?

Dans la zone CIMA, l’assurance connaît une réelle progression. Il y a des pays où l’on a des taux de croissance à deux chiffres. Sa contribution au développement reste cependant sous-estimée.

Malgré cette progression, le développement de l’assurance-vie reste freiné par un certain nombre de facteurs. Il s’agit de la faiblesse des revenus des populations, de la prolifération des professions non-réglementées, du faible niveau de bancarisation, de la concurrence des tontines traditionnelles, des offres non adaptées aux réalités locales.

Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé : « L’essentiel de l’assurance-vie ». Pourquoi écrire sur l’assurance-vie ?

Il naît de mon expérience, du constat que le rôle stratégique de l’assurance-vie n’est pas connu. Outre son rôle de protection sociale, l’assurance-vie est un moyen de mobilisation de l’épargne locale. Cette épargne, collectée à travers les compagnies d’assurance, leur permet d’investir dans des obligations d’État, d’investir en bourse, pour financer le développement.

Aujourd’hui, nos États s’endettent prioritairement à l’étranger, c’est-à-dire avec l’épargne des autres pays. Or, nous avons des capacités d’épargne en interne, qui restent encore largement sous-exploitées. Nos populations d’agriculteurs, de vendeurs au marché, d’artisans, de fermiers …, qui n’épargnent pas, aussi bien pour faire face aux imprévus de la vie que pour leur retraite, ont des possibilités d’épargne, mais qui ne sont pas mobilisées.

Cette épargne a non seulement un rôle social important, mais aussi permet aux compagnies d’assurance ou aux caisses de retraite, qui sont les investisseurs institutionnels, de pouvoir acheter des obligations d’État, et permettre à nos États, au lieu d’aller s’endetter dans des devises étrangères, qui parfois leur reviennent trop chères, de pouvoir s’endetter localement dans la même monnaie, pour financer leur débloquement. C’est la raison fondamentale qui m’a amené à écrire ce livre pour porter un autre regard sur l’assurance-vie.

Couramment perçue comme un moyen de protection sociale, de prévoyance, dans votre ouvrage, vous soutenez que l’assurance-vie est à la fois un outil d’épargne, de transmission de patrimoine, d’inclusion financière, de gestion des ressources humaines et d’optimisation fiscale pour les entreprises. Comment l’assurance-vie joue-t-elle tous ces rôles ?

L’assurance la plus connue dans nos zones est l’assurance automobile, qui permet d’indemniser les sinistres, en cas d’accident. Mais l’assurance-vie est fondamentale pour les individus, car elle leur permet d’épargner.  Et on épargne, soit pour transmettre un patrimoine, gérer des situations imprévues, pour sa retraite, ou pour financer les études des enfants… Cette épargne peut se faire à travers les différents produits assurantiels.

L’assurance-vie peut également servir aux entreprises, car un collaborateur qui sait que son employeur se préoccupe de lui à travers la mise en place d’assurance retraite complémentaire, sera plus engagé, motivé ; et la productivité de l’entreprise peut s’améliorer.

L’épargne au niveau des entreprises peut également pour s’opérer à travers les indemnités de fin de carrière, qui peuvent se réaliser à travers des contrats d’assurance. Et en le faisant à travers les contrats d’assurance, les entreprises bénéficient d’allègements fiscaux. L’assurance-vie devient ainsi un outil d’optimisation fiscale.

Elle est également un outil de transmission de patrimoine. Lorsqu’on transmet un patrimoine à ses héritiers, il y a des droits de succession à payer. Très souvent, les héritiers n’ont pas toujours les ressources pour faire face aux droits de succession. L’assurance-vie, avec des produits de prévoyance, peut permettre, en cas de décès d’un parent, de bénéficier d’un capital pour payer ces droits de succession et donc de jouir pleinement du patrimoine.

Au Togo, il y a 360 000 personnes qui cotisent pour préparer leur retraite, soit 4 ou 5 % de la population. Et c’est à peu près la même proportion dans les pays d’Afrique Subsaharienne où ce sont les salariés du privé et les fonctionnaires qui cotisent pour leur retraite.

Mais quand on prend le cas du Burkina, du Sénégal, il y a une forte population d’éleveurs qui ont des ressources. Il n’y a donc aucune raison que ces éleveurs ne puissent pas cotiser pour la retraite. Que ce soit pour le privé ou l’État, les retraites des éleveurs, des fermiers, des planteurs (en Côte d’Ivoire, il y a plus d’un million de planteurs), des agriculteurs, des commerçants sont autant de ressources pour les caisses de retraite, qui peuvent être gérées aussi bien par les compagnies d’assurance que par l’État.

Mais il faut adapter les produits aux réalités des secteurs d’activité. Un éleveur qui vend son bétail ou son lait pour avoir des ressources n’a pas de revenus mensuels. Il peut cotiser peut-être par trimestre, semestre ou à chaque fois qu’il vend son bétail ; tout comme l’agriculteur qui a deux ou trois saisons de récoltes. Imaginez les millions d’agriculteurs, d’éleveurs, de marchands en train de cotiser 100 000 F CFA, 200 000 F CFA par an, ou plus selon les possibilités ! Tout cet argent mobilisé par les assureurs serait investi dans des obligations d’État.

Mais aujourd’hui, ces ressources mobilisées sont trop faibles au regard des énormes possibilités qui existent. Il faut qu’on prenne conscience qu’il n’y a pas que les salariés qui ont besoin de retraite, mais toute la population. Une femme qui vend au marché, lorsqu’elle ne peut plus aller au marché, a besoin d’avoir des ressources pour survivre !

L’assurance, et surtout l’assurance-vie, est perçue comme un produit de luxe réservé à l’élite, aux riches. Est-ce une perception à tort ou à raison ?

 C’est une perception qui peut s’expliquer, car beaucoup de compagnies d’assurance fabriquent des produits d’assurance dans leurs bureaux, copient ou s’inspirent des produits d’assurance qui existent dans les pays développés et les transposent comme offres qu’elles proposent aux populations. Résultat, ces produits ne sont pas adaptés aux réalités de nos pays.

C’est le cas des primes mensuelles pour des gens qui n’ont pas de revenus mensuels. La grande majorité de la population est ainsi exclue de l’assurance classique. Ce que je fais au niveau dans la compagnie d’assurance où je travaille, c’est de coconstruire les produits avec les populations cibles, à travers des focus groups avec des femmes qui vendent au marché pour identifier leurs besoins et proposer des produits assurantiels correspondants. Et le rythme de paiement des primes d’assurance n’est pas forcément mensuel.

Cette nouvelle façon de faire va peu à peu transformer la perception que l’assurance n’est pas seulement réservée à une certaine élite, mais qu’en réalité, tout le monde a besoin d’assurance. C’est d’ailleurs les plus pauvres qui ont beaucoup plus de protection que les plus nantis. Celui qui est riche n’a pas forcément besoin d’assurance. Car, il est capable de gérer les coups durs, de faire face aux imprévus.

Certains estiment que pour permettre à l’assurance-vie de progresser plus rapidement, il faut y instaurer des assurances obligatoires…

Ce n’est pas facile de répondre à cette question, car pour tout ce qui est obligatoire, il faut mettre en place des sanctions en cas de non-respect. Et ce n’est pas toujours facile à mettre en œuvre. C’est le cas de l’assurance des véhicules terrestres à moteur qui n’est pas respectée dans la plupart de nos pays.

Il faudra aborder la question par secteur. Au niveau des entreprises d’une certaine taille, on peut imaginer qu’elles soient dans l’obligation de mettre en place des assurances retraite complémentaires, pour permettre aux salariés, une fois à la retraite, d’avoir des revenus relativement proches de leurs revenus quand ils étaient en activité, afin qu’ils ne tombent pas dans la précarité.

Aujourd’hui, dans les caisses de retraite qui existent dans nos pays, les pensions sont situées entre 30 et 50 % des revenus quand ils travaillaient. Par exemple, au Togo, nous avons une convention collective au niveau des assurances qui oblige à mettre en place 20 % des salaires mensuels de cotisations pour la retraite, dont 15% sont supportés par l’employeur. Ce genre de solution peut être mis en place dans certains secteurs d’activité, en fonction des tailles des entreprises.

Même si on met une assurance obligatoire, elle ne concernera que 5 % de la population, notamment les salariés.  Cette obligation va créer deux poids, deux mesures. C’est pourquoi il faut mettre plus l’accent sur la sensibilisation, avec une implication des États. S’il y a plus de sensibilisation et que les gens adhèrent volontairement, il y a plus de sens que ça soit beaucoup plus appliqué. Et là où on peut mettre l’assurance obligatoire, on la mettra aussi !

Aujourd’hui, l’avènement de classes moyennes, la croissance démographique, le progrès de l’éducation, la digitalisation, peut-on dire que l’assurance-vie a de l’avenir dans la zone CIMA ?

Oui. L’assurance-vie ne peut que se développer quand on regarde son niveau actuel. Plus la population va se développer, plus il y aura des personnes avec plus de revenus, et plus les revenus de la population augmenteront, plus l’assurance-vie se développera. Aujourd’hui, le développement de l’assurance-vie est lié au développement urbain, au développement économique. Mais au-delà de l’assurance-vie classique, il y a les caisses de retraite sectorielles à mettre en place.

Que faire pour que l’assurance-vie puisse jouer pleinement son rôle de levier du développement socioéconomique en Afrique ?

Il faudra que nos gouvernements comprennent le rôle stratégique de l’assurance-vie. C’est un élément fondamental. Si on laisse les compagnies se battre pour faire la sensibilisation, le développement de l’assurance-vie viendra, mais il prendra du temps.

Car nous avons des budgets communication/marketing relativement faibles pour nous permettre d’investir massivement pour atteindre toutes ces populations. Il faut qu’il y ait cette prise de conscience que l’inclusion en assurance est indispensable pour le développement.

Pour assurer cette inclusion en assurance, il faut adresser toutes les causes de l’exclusion en assurance : les problèmes d’alphabétisation, du respect des assurances obligatoires, de couvertures géographiques insuffisantes, la question des caisses de retraite… Si on trouve des solutions à cette exclusion, on pourra développer rapidement le secteur et permettre à l’assurance de jouer son rôle stratégique. Il faudrait que les collectivités, l’État, les compagnies d’assurance s’impliquent, car ils ont leur rôle à jouer.

Et en mettant toutes les parties prenantes autour de la table, je ne dirais pas un plan Marshall de développement de l’assurance, mais c’est tout comme, on pourra définir les grands axes stratégiques pour permettre cet essor de l’assurance. C’est fondamental et il faut que cela soit compris !

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