La recherche a un rôle important à jouer dans le développement de l’assurance en zone CIMA, suggère l’enseignant et chercheur à l’Université Thomas Sankara

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La recherche a un rôle important à jouer dans le développement de l’assurance en zone CIMA, suggère l’enseignant et chercheur à l’Université Thomas Sankara

Dr Abel Tiemtoré est enseignant-chercheur sur les marchés d’assurance à l’université Thomas Sankara. Dans cette interview, il aborde la place et le rôle de la recherche scientifique dans le développement de l’assurance dans la zone CIMA, c’est-à-dire en Afrique de l’Ouest et du Centre francophone.

Il y évoque également la faible collaboration entre les acteurs des assurances et le monde de la recherche, ainsi que les difficultés auxquelles les chercheurs en assurance font face dans cette région.

En tant que chercheur s’intéressant aux questions assurancielles, quelle appréciation faites-vous de la dynamique du marché des assurances de la zone CIMA, comparés à d’autres marchés africains, voire occidentaux ?

Le marché des assurances de la zone CIMA connait une dynamique fort appréciable, comparativement aux autres marchés africains et même occidentaux. Les primes dans la zone CIMA connaissent une croissance très forte, c’est l’une des plus fortes dans le monde. La croissance est encore plus remarquable au niveau de l’assurance vie.

L’évolution moyenne est de l’ordre de 8% en général pour l’ensemble des primes confondues dans la zone CIMA ; au Burkina Faso, elle est de l’ordre de 10% l’an, alors que pour toute l’Afrique, on observe une contraction des primes depuis plus de 5 ans (taux négatif).

Quelle est la place et le rôle de la recherche scientifique et des chercheurs dans le développement de l’assurance dans la zone CIMA ?

La recherche a un important rôle à jouer dans le développement de l’assurance dans la zone CIMA. Premièrement, la recherche doit éclairer les acteurs dans la conception des contrats d’assurance. L’une des faiblesses du secteur de l’assurance dans la zone CIMA réside dans le design des contrats qui ne prend pas suffisamment en compte certaines réalités socio-économiques des populations. La recherche doit aider les demandeurs à mieux choisir les types de contrats.

Les chercheurs bénéficient d’une certaine neutralité comparée aux acteurs des compagnies d’assurance. La recherche doit également guider les pouvoirs publics dans l’accompagnement et la régulation des marchés de l’assurance. Cependant le recours au concours de la recherche scientifique n’est pas courant. Il arrive que les acteurs des assurances fassent appel aux chercheurs de façon ponctuelle pour le lancement par exemple d’un nouveau produit ; cela a été le cas par exemple au Burkina Faso lors du lancement de l’assurance agricole où une étude a couvert la région de l’Ouest et la Boucle du Mouhoun.

Qu’est-ce qui explique ou justifie un tel faible intérêt pour la recherche dans le secteur assuranciel dans la zone CIMA ?

On constate un très faible engouement du monde de la recherche pour le secteur assurantiel dans la zone CIMA, comparativement à d’autres marchés africains, comme la zone anglophone (Ghana, Nigeria, …). Je pense que le marché est trop centralisé dans la zone CIMA ; ce qui donne l’impression que la recherche a trop peu de chance de faire bouger les choses dans cet espace.

Quels sont les thématiques liées à l’assurance qui intéressent les chercheurs de la zone CIMA ou qui ont déjà fait l’objet de recherche dans l’espace CIMA ? Ces recherches ont-elles produits des résultats qui ont contribué à développer le secteur de l’assurance ?

Les recherches en assurance, pour ce qui concerne les économistes, peuvent être regroupées en deux grandes catégories : la recherche avec une orientation macroéconomique basée essentiellement sur la contribution du secteur de l’assurance à la croissance économique, donc au PIB ; et la recherche avec une orientation microcosmique, qui s’intéresse au fonctionnement des marchés d’assurance.

Dans l’espace CIMA, les économistes se sont plus intéressés aux aspects macroéconomiques de l’assurance, très peu de recherches ont porté sur le fonctionnement des marchés, la formation des prix, la conception des contrats. On note cependant un intérêt de certains chercheurs aux déterminants de la demande d’assurance. Pour ma part, ces recherches ont peu contribué à développer le secteur de l’assurance dans l’espace CIMA.

Par exemple, dans le choix des variables de tarification en assurance automobile, les variables retenues ne sont pas forcément celles qui expliquent le plus le niveau de risque de l’assuré ; des questions d’éthique ou de droit interdisent l’utilisation de certaines variables même s’il est avéré qu’elles interviennent significativement dans le risque de l’assuré (par exemple le sexe, l’âge de l’assuré, etc..).

La recherche s’est-elle déjà penchée sur les facteurs qui freinent ou ralentissent le développement de l’assurance dans la zone CIMA ?

Certains chercheurs ont pointé du doigt la pauvreté de la population qui relègue les questions assurantielles au second rang, l’assurance étant perçue comme un bien de luxe. D’autres accusent le marché qui est en déphasage avec la réalité, un déphasage entre l’offre et la demande. Je pense que c’est à ce niveau que la recherche est plus attendue.

Personnellement, quels sont les sujets liés à l’assurance sur lesquels vous avez travaillé ? Et quels sont les principaux résultats qui en sont ressortis ?

Dans notre thèse de doctorat, nous nous sommes intéressés aux contrats d’assurance, le titre de la thèse est : Asymétrie d’informations et option de contrats sur les marchés d’assurance des pays en développement” où nous avons montré que les contrats sont tels que les assurés bas-risque subventionnent les assurés haut-risques (subventions croisées). Après la thèse, nous nous sommes intéressés à l’assurance agricole, particulièrement au risque de base (risque de non alignement entre la perte de récolte et l’indemnisation perçue), et comment les contrats peuvent être formulés de sorte à réduire ce type de risque.

Au niveau de la thèse, la principale conclusion était de proposer un système bonus-malus capable de corriger à long terme les erreurs de classement et faire tendre la tarification a priori injuste vers une tarification à posteriori beaucoup plus juste. Au niveau de l’assurance agricole, nous avons proposé d’utiliser une modélisation plus avancée (les ensembles flous) pour réduire le risque de base ; en plus, nous avons proposé une assurance des revenus plutôt que de la production.

Y a-t-il une collaboration entre le monde de la recherche et les acteurs de l’assurance (compagnies d’assurances, faitières, organisations régionales – comme la FANAF, la CIMA) ?

La collaboration existe. Cependant, elle s non seulement elle est faible mais aussi non formelle. Les différents acteurs gagneraient à formaliser cette collaboration pour un meilleur développement du marché de l’assurance dans la région CIMA.

Quelles passerelles entre les chercheurs et les assurances pour un meilleur développement du secteur assuranciel dans la zone CIMA ?

Le marché de l’assurance dans la zone CIMA n’est pas orienté vers la recherche, c’est peut-être parce que la recherche est couteuse pour une compagnie d’assurance individuelle, surtout que celle-ci ne peut pas exploiter seule les résultats de la recherche (elle sera vite copiée). Je pense que la collaboration doit se faire au niveau national voire sous-régional.

Y a-t-il un accompagnement spécifique de la part des pouvoirs publics pour la recherche sur l’assurance dans les pays de la zone CIMA ? Si oui, cet accompagnement est-il conséquent ?

A ma connaissance, un tel accompagnement est inexistant. Ce n’est que très récemment que les pouvoirs publics s’intéressent au secteur de l’assurance avec la promotion de l’assurance universelle maladie dans la plupart des pays membre de la CIMA. Il y a aussi l’implication des pouvoirs publics dans les assurances agricoles en expérimentation dans certains pays. Toutefois, ce regain d’intérêt des pouvoirs publics aux questions assurantielles n’est pas accompagné d’un regain d’intérêt pour la recherche dans le secteur ; ce qui peut condamner ces différentes initiatives à l’échec.

Les organisations faitières nationales des compagnies d’assurance comme l’association professionnelle des sociétés d’assurance (APSAB) ont un rôle à jouer. Elles comprennent mieux les enjeux du secteur et elles peuvent influencer les pouvoirs publics et même les décisions au niveau de la CIMA. Elles peuvent par exemple plaider pour une autonomie plus accrue des compagnies d’assurance, inclure des chercheurs en leur sein pour les appuyer sur certains points des négociations avec leurs interlocuteurs.

Elles peuvent également initier des projets de recherche sur des domaines spécifiques. Organiser des prix pour les chercheurs qui se seront distingués peut-être une forme de motivation. Mais, je pense qu’il faut commencer par rendre les données accessibles aux chercheurs.

Quelles sont les principales difficultés que les chercheurs de la zone CIMA rencontrent dans leurs projets de recherche sur les questions assurancielles ? Et que faire pour y remédier ?

La principale difficulté réside dans le financement de la recherche. Vous savez que la recherche, de manière générale dans nos pays, est en grande partie financée par des ONG extérieures qui ne perçoivent pas l’assurance comme essentielle pour nos économies.

Quand on considère les offres de recherche doctorales par exemple, il est très rare que des bourses soient octroyées pour des recherches en assurance dans notre espace. Je pense qu’une collaboration étroite entre les chercheurs et les assureurs constituerait un début de solution.

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